Extrait du livre La discipline -
Du réactionnel au relationnel, Joe-Ann Benoit, Les Editions Quebecor, 2000
Comment réagir aux crises de colère d'un enfant de deux ans et demi sans atteindre son estime de soi et son développement ? Nathalie
Les crises de colère sont tout à fait normales à
cet âge. Les psychologues expliquent que l’enfant apprend ainsi à se
différencier des autres et à s’affirmer, tout en devant simultanément
s’adapter aux contraintes de la réalité. C’est une phase difficile pour
l’enfant et pour le parent! Oui, il peut arriver que nos enfants nous
poussent à bout! Vers trois ans, ces crises diminuent graduellement pour
ne plus devenir qu’occasionnelles. Mais que faire quand nous sommes
dans le feu de l’action et que nous ne voulons pas que nos interventions
éducatives deviennent néfastes pour son estime de soi ?
... pour passer du réactionnel...
Tout d’abord, évitez toutes les
interventions disciplinaires négatives. Ce que j’ai qualifié
d’interventions négatives dans mon premier livre, ce sont celles qui
entraînent plus de conséquences nuisibles chez l’enfant que d’avantages.
J’inclus dans ces moyens à bannir :
- Le châtiment corporel, c’est-à-dire
tout contact physique avec l’enfant ayant pour résultat de lui faire mal
(gifler, donner des coups avec un objet, secouer, bousculer, tordre le
bras, frapper de la main avec force, tirer les cheveux, etc.);
- Les menaces. J’entends par menace
toute verbalisation qui laisse croire à une atteinte à l’intégrité
physique ou morale de l’enfant, ou qui risque de compromettre sa
sécurité physique ou psychologique. Lui annoncer qu’il va être battu est
une menace. Lui promettre de le mettre à la porte est aussi une menace,
car la sécurité de l’enfant est compromise dans une telle situation.
Menacer de tuer son animal favori s’il ne se comporte pas bien est une
torture psychologique. Par contre, si on lui annonce qu’il devra se
coucher plus tôt s’il n’exécute pas une tâche, il ne s’agit pas d’une
menace car son intégrité physique et morale n’est pas attaquée. Il
s’agit là d’un avertissement, c’est-à-dire qu’on prévient l’enfant d’une
conséquence qui suivra sa non-participation, conséquence logique,
graduée et admissible dans le cadre d’une intervention éducative pour
enseigner à l’enfant à se responsabiliser;
- Les humiliations (de humus
qui signifie «terre»). Ces moyens ont pour conséquence d’abaisser
l’enfant, de le faire sentir «petit». Insignifiant. Lui baisser les
pantalons devant témoins pour le punir ou le ridiculiser, tenter par
toutes sortes de moyens de lui faire ressentir de la honte, de le
disqualifier en le traitant de noms ou en le jugeant («Tu fais dur…» «De
toutes façons, tu ne comprends jamais rien…» «Tu te pense intelligente,
là?…») en sont quelques exemples;
- Les comparaisons, qui sont néfastes
et pernicieuses. Chaque fois que vous comparez deux enfants, c’est au
détriment de l’un des deux. Ces dynamiques malsaines peuvent parfois
s’installer pour la vie. Les «Ta sœur, elle…» se révèlent souvent être
de véritables poisons injectés par le parent et qui détruisent petit à
petit la relation fraternelle ou sororale;
- Sœur de la comparaison, la
culpabilisation est un autre moyen de l’arsenal psychologique pour
tenter d’obliger un autre à se conduire selon notre volonté. Dans ce
chantage émotif, on laisse croise à l’enfant qu’on ne l’aimera plus,
qu’il va nous rendre malade, etc., s'il ne se conforme pas à nos
exigences. Dans l’arsenal de la culpabilisation, on compte le silence.
Un homme me racontait que, lorsqu’il était petit, sa mère avait
l’habitude de se taire pendant des heures et même des jours, lorsque lui
ou ses autres enfants n’obéissaient pas. Cette punition psychologique
créait énormément de culpabilité chez l’enfant, qui s’imaginait
rapidement responsable du silence de sa mère et tentait par tous les
moyens de la faire sortir de son mutisme;
- Les cris, les longues exhortations, les sermons accompagnés de
multiples jugements sont en général ressentis par l’enfant comme étant
des agressions, des violences.
Je pourrais multiplier les exemples
des moyens négatifs, car ils sont extrêmement nombreux et diversifiés.
L’imaginaire de l’être humain se met parfois au service d’une approche
éducative qui va à l’encontre de la vie, ce que la psychanalyste Alice
Miller a qualifié de «pédagogie noire».
Tous ces moyens sont négatifs car même
s’ils semblent donner quelques résultats à court terme, ils sont en
général inefficaces et extrêmement nuisibles à moyen et à long termes.
Parmi les conséquences négatives induites par ce type d’intervention, on
compte, entre autres, l’affaiblissement et la destruction de l’estime
de soi, l’encouragement au mensonge pour éviter une sanction,
l’induction de sentiments de colère pouvant s’exprimer par de
l’agressivité ou de la dépression, l’identification à l’agresseur, qui
amène chez l’enfant la répétition de ces stratégies avec les autres et
parfois avec ses propres enfants. C’est pour ces raisons que je
préconise de ne pas avoir recours à ces moyens
On opte plutôt...
- Réagissez dès le début de la crise!
Plus on attend, plus l’enfant est en rage, et plus l’adulte est agacé et
risque d’avoir une réaction disproportionnée.
- Si vous sentez que vos émotions sont
négatives et explosives, quittez la pièce (à moins que votre absence
n’entraîne un risque pour la sécurité de votre enfant) ou attendez que
votre colère tombe ou diminue avant d’intervenir. S’il le faut, appelez
quelqu’un (ligne d’écoute pour parents, une voisine, une amie…) pour
exprimer votre trop-plein d’émotions! Vous éviterez ainsi de dire ou de
faire des choses que vous pourriez regretter par la suite.
- Appliquez la technique du hors-jeu
(voir encadré). Si vous vous trouvez dans un lieu public, comme le
centre commercial, emmenez l’enfant en crise dans un lieu isolé (salle
de toilette du centre ou votre voiture) et appliquez la technique du
hors-jeu comme vous le feriez s’il était dans sa chambre, à la
différence que vous demeurez près de l’enfant en attendant qu’il se
calme.
- N’attaquez jamais l’enfant, mais son
comportement. Par exemple, s,’il lance une petite auto en métal, ne
dites pas «Tu es méchant!», mais «C’est dangereux de lancer des objets».
De même, on ne dira pas «Tu es insupportable!» mais «Ta conduite [la
nommer] est inacceptable». Bien différencier l’enfant (que l’on aime
toujours) et son comportement (que l’on n’aime pas parfois) préserve
l’estime de soi.
- Exprimez ce que vous ressentez une fois que le calme est revenu. Il
est important de sensibiliser nos enfants à nos propres besoins !
... au relationnel !
- Voici quelques contes métaphoriques
qui parlent de la colère : "Goglu et le grand cormoran" (difficulté à
gérer ses frustrations) dans Allégories II de Michel Dufour,
"Le conte de petit koala qui croyait que l'amour c'était recevoir des
coups", "Le conte du petit homme qui avait une grande colère en lui,
depuis qu'il était sorti du ventre de sa maman" dans Contes à guérir, contes à grandir de Jacques Salomé.
- Je vous recommande la lecture des deux livres suivants pour travailler la confiance en soi avec votre petite fille : 52 façons simples d'aider votre enfant à s'aimer et à avoir confiance en lui de Jan Dargatz et Comment développer l'estime de soi de nos enfants de Danielle Laporte et Lise Sévigny.
La technique du hors-jeu
La technique du hors-jeu s’applique
très bien à domicile. Il s’agit d’un isolement bref et immédiat imposé
par le parent, dans un endroit ennuyeux et sécuritaire. On pourra, par
exemple, asseoir l’enfant sur une chaise face au mur («chaise de la
réflexion»), le mettre dans sa chambre, dans un corridor ou dans une
pièce exempte de tout objet potentiellement dangereux. Il y a un endroit
en particulier que je ne recommande pas pour les hors-jeux: c’est le
lit de l’enfant. En effet, il faut éviter d’associer le lit, ce n’est
pas grave, mais ne le mettez pas dans son lit pour hors-jeu. Le temps de
retrait doit être court et proportionnel à l’âge de l’enfant. Une bonne
indication du temps est de calculer un nombre de minutes de hors-jeu
équivalant à l’âge de l’enfant: trois minutes de hors-jeu à deux-trois
ans, six minutes à six ans, et ainsi de suite. Le parent ne parle pas à
l’enfant durant le temps de retrait. Voici comment procéder:
- Gardez votre calme. Quand l’enfant agresse, dites la consigne sur un
ton ferme: «Non! Je ne veux pas que tu fasses ça!» Puis, amenez-le à
l’endroit que vous avez choisi pour le retrait;
- Une fois rendu à cet endroit, dites, sur un ton calme et ferme, la
conduite que vous désirez, par exemple: «Je reviens dans trois minutes
et je veux que tu te calmes.» Répétez cette consigne quelques fois, puis
partez dans une autre pièce. L’idéal est de chronométrer le temps au
moyen d’un minuteur culinaire, vous savez le bidule qui vous dit que
votre gâteau est prêt! Réglez-y le nombre de minutes, montrez-le à
l’enfant et démarrez-le devant lui;
- Dès que le minuteur sonne, revenez. Si l’enfant n’est pas encore
apaisé, remettez la moitié du temps et sortez encore. En général, cela
suffit pour que vous ayez de nouveau son attention. Revenez alors sur la
situation qui a déclenché l’excès de colère et donnez une seconde
consigne: «Ici, quand on est fâché, on ne tape pas! As-tu compris?»
Réitérez cette règle jusqu’à ce qu’il concède par un «Oui, maman.» Dès
que l’enfant concède, l’incident est clos. Retournez maintenant à vos
activités antérieures. Tout devrait bien se dérouler.
Le hors-jeu prive le jeune enfant de
l’attention du parent et permet à chacun de se ressaisir. On peut
ensuite discuter plus calmement de la situation qui a déclenché la
frustration et poser des règles. Plusieurs auteurs préconisent cette
approche. Ainsi, le Dr Guy Falardeau (Les enfants hyperactifs et
lunatiques) recommande l’emploi de cette technique avec les enfants
hyperactifs. Le psychologue John Rosemund (Parents au pouvoir) souligne
que c’est une façon constructive d’indiquer les limites et d’exprimer
son autorité à l’enfant. Le psychologue Fithugh Dodson (Aimer sans tout
permettre) la considère comme la méthode la plus efficace. Le hors-jeu
ne représente en fait que quelques minutes relativement ennuyeuses où
rien ne se passe. Administré calmement et aussi rapidement que possible
après le déclenchement de l’excès de rage, il se révèle aidant dans
beaucoup de cas.
Joe-Ann
Benoit détient un baccalauréat en sciences biologiques et en pédagogie
de l'Université de Montréal ; elle a fait également des études en
service social à l'Université de Laval. Conférencière appréciée pour son
approche concrète et pratique ainsi que pour son sens de l'humour,
l'auteure travaille auprès des enfants, des parents et des intervenants
depuis de nombreuses années.