La psychologue Angela Duckworth, de l'université de Pennsylvanie, a
consacré sa vie professionnelle à l'analyse de la réussite des enfants
et de ses causes. Elle explique qu'il est pratique de séparer les
mécanismes de la performance en deux dimensions distinctes: la
motivation et la volonté. Les deux sont nécessaires pour atteindre des
objectifs à long terme, mais aucune n'est suffisante à elle seule.
Nous
sommes nombreux à savoir qu'on peut avoir la motivation, mais pas la
volonté: on peut être très motivé pour perdre du poids, par exemple,
mais sans la volonté —la détermination, la discipline— de reposer ce
chausson aux pommes et de le remplacer par des haltères, ça ne suffira
pas.
Les techniques et les exercices de discipline, comme
apprendre à se détourner des tentations ou à conceptualiser ses
objectifs, peuvent se révéler très utiles pour des enfants extrêmement
motivés, mais si les élèves ne sont tout simplement pas motivés par les
objectifs fixés par leurs enseignants ou leurs parents, Duckworth admet
que toutes les astuces de self-control du monde n'y pourront rien.
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L'effet des M&M'S
Mais
la motivation n'est pas pour autant immuable: sur le court terme, elle
peut même être étonnamment facile à changer. Prenons par exemple les
expériences commencées il y a un demi-siècle sur le sujet du QI et des
M&M's. Dans la première expérimentation, menée en Californie du Nord
à la fin des années 60, un chercheur appelé Calvin Edlund a sélectionné
79 enfants de 5 à 7 ans, tous issus de «foyers de classe moyenne inférieure et de classe populaire». Les enfants ont été séparés aléatoirement en un groupe expérimental et un groupe témoin.
Ils ont d'abord passé une version standard du
test de QI de Stanford-Binet.
Sept semaines plus tard, ils ont passé un test équivalent, mais cette
fois-ci les enfants dans le groupe expérimental ont reçu un M&M par
réponse correcte. Lors du premier test, les deux groupes avaient eu des
résultats équivalents; mais pour la deuxième session, le QI du groupe
aux M&M's a augmenté de 12 points, ce qui est énorme.
Quelques
années plus tard, deux chercheurs de l'université de Floride du Sud ont
approfondi l'expérience d'Elund. Après le premier test de QI sans
bonbon, ils ont cette fois séparé les enfants en trois groupes selon
leur résultat. Le groupe à QI élevé avait eu un score moyen de QI
d'environ 119 au premier test. Le groupe à QI moyen avait une moyenne de
101, et le groupe à bas QI avait obtenu en moyenne un score de 79.
Pour
le deuxième test, les chercheurs ont donné à la moitié des enfants de
chaque catégorie un M&M par bonne réponse, exactement comme Edlund ,
et rien à l'autre moitié. Les enfants des groupes à QI moyen et élevé
qui ont reçu les bonbons n'ont pas du tout amélioré leur score au
deuxième test. Mais les enfants à bas QI à qui l'on a donné des
M&M's pour chaque bonne réponse ont vu leur score de QI augmenter
pour atteindre 97, faisant presque disparaître la différence avec le
groupe à QI moyen.
Ces études sur l'effet M&M's ont
sérieusement mis à mal les idées reçues sur l'intelligence qui veulent
que les tests de QI mesurent quelque chose de réel et de permanent,
quelque chose qu'on ne peut normalement pas changer drastiquement avec
quelques chocolats. Elles ont aussi posé une question importante et
intriguante au sujet des enfants censés avoir un QI bas: leur QI
était-il effectivement bas? Quel était la mesure exacte de leur
intelligence: 79 ou 97?
Une récompense peut être contre-productive
Des
énigmes de ce genre, aussi frustrantes que passionnantes, les
enseignants s'y confrontent régulièrement, en particulier dans les
écoles accueillant des populations pauvres. Vous êtes convaincus que vos
élèves sont plus intelligents qu'ils n'en ont l'air, et vous êtes sûr
qu'ils pourraient faire bien bien mieux si seulement ils s'appliquaient!
Mais comment les faire s'appliquer? Faut-il leur donner un M&M par
bonne réponse pendant toute leur vie? Ce n'est pas vraiment une solution
envisageable.
Et en réalité, pour les collégiens défavorisés, il y
a déjà des récompenses importantes au fait de réussir ses contrôles;
pas immédiates et pas pour chaque bonne réponse, bien sûr,mais sur le
long terme. Si les résultats scolaires d'un élève au collège et au
lycée reflètent un QI de 97 au lieu de 79, il a de bien meilleures
chances de réussir sa scolarité secondaire puis supérieure et d'avoir
ensuite un bon travail —et à ce stade là, il peut s'acheter tous les
paquets de M &M's dont il a envie.
Mais comme le savent tous
les professeurs de collège, convaincre les élèves de la pertinence de
cette logique est beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît. On se rend
compte que la motivation est une chose compliquée, et qu'une récompense
peut être contre-productive. Steven Levitt et Stephen Dubner racontent
dans leur livre
Freakonomics
comment, dans les années 70, des chercheurs ont voulu savoir si on
pouvait encourager les dons de sang en offrant une petite somme d'argent
aux donneurs. Ils ont montré que non: il y a en fait moins de donneurs
si on les paye.
Et tandis que l'«étude M&M's» suggère que
donner aux enfants des récompenses matérielles pourrait changer beaucoup
de choses, ça ne marche souvent pas dans la pratique. L'économiste de
Harvard Roland Fryer a récemment tenté d'étendre l'expérience des
M&M's à l'échelle des écoles de toute une ville. Il a testé
plusieurs programmes différents de récompenses dans des écoles
publiques: une prime pour les enseignants qui amélioraient les scores de
leur classe; une récompense (minutes de communication téléphoniques par
exemple) aux élèves s'ils progressaient; une récompense financière aux
familles si leur enfant s'améliorait...
Les expériences ont été
effectuées avec soin, et les résultats ont été décevants presque
partout. Ils y a quelques points positifs: à Dallas, un programme qui
payait les élèves pour chaque livre lu semble avoir participé à
l'amélioration des scores de lecture pour les élèves anglophones. Mais
pour la plupart, les programmes ont échoué. L'expérience la plus
importante, qui récompensait les enseignants de New York, a coûté 75
millions de dollars et a duré trois ans. Au printemps 2011, Fryer a
annoncé qu'elle n'avait produit aucune amélioration.
Des motivations différentes en fonction des individus
C'est
bien le problème lorsqu'on cherche à augmenter la motivation: personne
ne sait comme le faire efficacement. C'est exactement la raison du
remarquable succès des posters censés servir de source d'inspiration,
des livres de développement personnel et des coachs de confiance en soi:
ce qui nous motive est souvent difficile à expliquer et difficile à
mesurer.
Une partie de la complexité du problème tient à ce que
des personnalités différentes répondent à des motivations différentes.
Cela a été montré par une série d'expériences lancée en 2006 par Carmit
Segal, maintenant professeur à une université de Zurich, lorsqu'il était
chercheur en post-doc au département d'économie de Harvard. Segal
voulait mesurer l'interaction entre les récompenses et la personnalité,
et elle a choisi pour cela l'un des test les plus faciles qu'on puisse
imaginer, une évaluation des compétences administratives de base appelé
test de vitesse de saisie.
C'est un test extrêmement simple: on
commence par donner aux participants un tableau de réponses qui fait
correspondre à une série de mots simples un identifiant à quatre
chiffres. Le tableau ressemble à ça:
Un peu plus bas sur la page, un tableau propose cinq numéros possibles pour chaque mot.
Tout
ce qu'il y a à faire, c'est trouver le bon numéro, et cocher sa case
(1c, 2a, 3c, etc.). C'est fait en un clin d'œil, mais ce n'est pas
passionnant.
Segal a déniché deux grandes séries de données
rassemblant les scores de milliers de jeunes à la fois pour le test de
vitesse de saisie et pour un test d'intelligence standard. La première
était la National Longitudinal Survey of Youth (NLSY, Étude nationale
longitudinale de la jeunesse), une vaste étude qui a commencé à suivre
une cohorte de lus de 12 000 personnes en 1979. L'autre était fournie
par un groupe de recrues qui avaient passé le test de vitesse dans le
cadre d'examens nécessaires pour être acceptés dans l'armé américaine.
Les
lycéens et étudiants de la NLSY n'avaient pas vraiment d'intérêt à se
donner du mal pour les tests: les scores étaient uniquement destinés à
la recherche et n'avaient aucune incidence sur leur résultats scolaires.
Pour les recrues, au contraire, les tests étaient d'une importance
capitale: de mauvais résultats pouvaient les empêcher d'entrer dans
l'armée.
Quand Segal a comparé les scores des deux groupes pour
chaque test, elle a vu qu'en moyenne les lycéens et les étudiants
réussissaient les tests cognitifs mieux que les recrues. Mais pour le
test de vitesse de saisie, ce sont les recrues qui s'en sortaient le
mieux. Certes, il est possible que cela soit dû à un talent naturel pour
les chiffres chez les jeunes qui choisissent de rentrer à l'armée, mais
ça ne semblait pas très probable.
La motivation intérieure: la clef de la réussite
Segal
a alors compris que le test de vitesse de saisie mesurait en fait
quelque chose de bien plus profond que les capacités administratives:
l'inclinaison et la capacité du sujet à se forcer à se concentrer sur le
test le plus ennuyeux de la terre. Les recrues, qui avaient plus à
perdre, faisaient plus d'efforts pour réussir le test de vitesse que les
jeunes de la NLSY, et pour un test aussi simple ces efforts
supplémentaires suffisaient à battre leurs camarades plus éduqués.
Gardez
en tête que l'étude NLSY n'est pas un test ponctuel: elle a suivi les
progrès des jeunes sujets pendant plusieurs années après cette mesure.
Segal a donc analysé à nouveau les données, en comparant les scores
cognitifs et de vitesse de saisie en 1979 aux revenus de l'élève vingt
ans plus tard, quand les sujets avaient une quarantaine d'années.
Comme
on pouvait s'y attendre, les adolescents qui avaient mieux réussi aux
tests cognitifs gagnaient plus d'argent. Mais c'étaient aussi le cas de
ceux qui avaient mieux réussi le simplissime test de saisie. Plus
encore: en ne regardant que les élèves sans diplôme universitaire, leur
score au test de saisie était aussi fiable que leur score aux test
cognitifs pour prédire leurs revenus à l'âge adulte. La différence entre
ceux qui avaient eu les meilleurs scores et ceux qui avaient eu les
moins bons se mesurait en milliers de dollars par an.
Mais
pourquoi donc? Le marché du travail américain apprécie-t-il à ce point
la capacité à comparer bêtement des listes de nombres et de mots? Bien
sûr que non. D'ailleurs, Segal ne conclut pas que ceux qui ont eu les
meilleurs scores étaient effectivement plus forts à la tâche de saisie.
Leurs résultats sont meilleurs pour une simple raison: ils s'efforçaient
de réussir.
Et le marché du travail apprécie beaucoup la
motivation intérieure qu'il faut pour s'efforcer de réussir à un examen
même lorsqu'il n'y a pas de récompense externe pour cette réussite. Sans
que personne ne s'en rende compte, le test de vitesse saisie a mesuré
une compétence non-cognitive fondamentale qui a beaucoup d'importance
dans le monde des adultes.
Les découvertes de Segal nous proposent
un nouveau cadre de pensée pour les enfants censés avoir un faible QI
dans l'expérience sur les M&M's en Floride. Ils avaient mal réussi
le premier test, puis beaucoup mieux réussi le deuxième, avec la
promesse de M&M's, et on se demandait lequel des deux scores, 79 ou
97, était leur vrai QI.
On peut soutenir que c'est bien 97,
puisqu'on est supposé faire de son mieux à un test de QI, et qu'avec les
M&M's ils ont fait de leur mieux. Ce n'est pas comme si les
M&M's leur avait donné par magie l'intelligence nécessaire pour
trouver les réponses: ils l'avaient donc déjà. Ils n'avaient donc
finalement pas un QI bas, mais moyen.
En revanche, les résultats
de Segal suggèrent que c'est bien leur premier score, 79, qui est
pertinent pour leurs perspectives d'avenir. Ça correspondait à un score
de vitesse de saisie: le résultats d'un test à faible enjeu et à faible
récompense, qui prédit la réussite que quelqu'un risque d'avoir. Il
n'avaient peut-être pas un QI bas, mais ils leur manquait la qualité,
quelle qu'elle soit, qui pousse quelqu'un à s'appliquer à un test de QI
sans raison particulière. Et cette qualité s'avère, d'après les
recherches de Segal, extrêmement utile.
Paul Tough